Essais · Dialogue avec les concepts
Nul n’entre ici s’il n’est complotiste !
Averroès · · 2 366 mots · 12 min · 1 note
Rassurez-vous, cher lecteur, derrière ce mantra, il n’y a aucune volonté d’exclusion ni de tri, comme le voulait Platon pour réserver l’accès à son académie aux seuls géomètres, c’est-à-dire à ces esprits rompus à la rigueur de la démonstration rationnelle. Au contraire, ce n’est qu’une captatio benevolentiae, une sorte de provocation amicale destinée à attirer l’attention du chaland des idées iconoclastes sur un phénomène particulier : l’accusation de complotisme.
C’est dire que, sous l’explosion médiatique de la prise de parole, à la faveur de l’émergence de canaux numériques se surajoutant aux médias classiques, les émetteurs d’opinion peuvent aujourd’hui exprimer leurs convictions le plus aisément du monde. Charge au récepteur de se soucier de la valeur apodictique[1] du contenu de cette expression, en ayant évidemment présent à l’esprit l’idée que la mesure de la qualité d’une opinion dépend étroitement de l’outil d’appréciation sollicité : pathos, éthos ou logos.
Et pour cause : c’est par le truchement de cette manière de juger que peut se révéler (ou non) ce que d’aucuns qualifient de nature complotiste d’un discours. Mais, d’abord qu’est-ce que le complotisme ?
Problèmes de la définition
On peut toujours se référer au langage courant et à la littérature usitée pour nous éclairer sur la signification du mot. Certes, ce corpus ne manquera pas d’associer le complotisme à toute idée d’une croyance selon laquelle les phénomènes et les évènements affectant la place publique seraient la conséquence de complots ourdis dans les arcanes d’officines, organisations, instances et autres groupes de pression plus ou moins ésotériques.
Cependant, il semble qu’en consultant tous les dictionnaires et tous les précis de langue, aucune définition ne serait aussi éloquente que celle que l’on peut inférer en sondant les tréfonds mentaux de celui qui a l’habitude d’accuser autrui de complotiste. Dans sa bouche (ou sous sa plume), le complotisme serait alors une idée nécessairement fausse, dès lors qu’elle contrevient à la bien-pensance accréditée par une autorité reconnue ou -parfois- simplement auto-proclamée (Vous ne pensez pas comme tout le monde, c’est-à-dire conformément à la thèse autorisée, alors vous êtes complotiste. Par conséquent, ce que vous pensez et dites est indubitablement faux.).
À cet égard, le critère d’appréciation de la valeur apodictique du discours n’est alors rien de moins que le conformisme validé par la bienséance du politiquement correct. Le souci de l’objectivité et le respect de l’universel sont mis au rancart, sans autre forme de procès. La notion de vérité ne repose plus sur les principes de justesse, d’exactitude et de neutralité, mais sur un chorus dogmatiquement consensuel (Je ne suis pas le seul à penser que…). L’accusateur de complotisme a-t-il au moins conscience que la conception qu’il attribue à ce mot relève de l’instinct grégaire, d’une subjectivité collective, d’un personnalisme par imitation, et non d’une neutralité universelle ?
En principe, une définition épistémologiquement saine d’un concept ou d’une notion est celle qui fonde leur substrat sur une idée fondamentale et non celle qui dérive d’une idée présupposée. C’est ce qui permet de décrire avec précision leur nature exacte et leurs propriétés distinctives à partir de leur propre essence. Quand on définit, par exemple, le temps comme étant le cadre permettant de structurer la succession des évènements, quelque chose qui s’écoule, la manifestation du mouvement et du changement, ou alors comme une dimension mesurable ou un vécu psychologique, ces définitions n’en sont pas vraiment une dans la mesure où elles présupposent les idées de succession, de mouvement, de changement, de mesurabilité et de vie psychologique. Ces présentations traduisent, en fait, la transposition d’une idée préconçue dans un domaine sibyllin. C’est donc de cette présupposition que dérive la tentative de définition. C’est d’ailleurs en cela que le concept de temps est difficile à définir. En d’autres mots, si le mouvement, le changement et la succession contribuent à la perception du concept du temps, cela ne veut pas dire qu’il y a nécessité à identifier le temps à ces notions. De toute façon, comment peut-on savoir que celles-ci ne sont rien d’autre qu’une construction de l’esprit humain pour justement rendre intelligible le concept du temps ? Est-on vraiment certain qu’elles ont une réalité en-soi, c’est-à-dire indépendante de l’intellect ? Et qu’est-ce qui empêche d’en dire de même à propos du temps lui-même ? Définir quelque chose c’est rendre compte de ce qui permet de l’identifier parmi toute autre chose. Dès lors, une équation qui tendrait à décréter une égalité entre le temps et ces trois notions serait épistémologiquement forcée. Par ailleurs, les idées de mesure et de vécu psychologique ne sont pas l’apanage du temps ; elles existent aussi dans d’autres domaines (on peut mesurer une température, une population, des richesses… comme on peut vivre psychologiquement un apprentissage, une aventure, le travail, etc.). En revanche, la définition qui présente le concept d’homme comme une idée paléoanthropologique faisant référence à un hominidé du genre homo paraît bel et bien s’appuyer sur un principe fondamental pour le définir. Ce principe, qui réside dans l’objet même à définir et non dans une idée présupposée, est celui des caractéristiques propres du concept d’homme. Il n’y a que l’homme (sapiens) qui appartient, aujourd’hui, à la catégorie des hominidés homo. Et ça c’est une idée fondamentale.
Or, en arrimant la définition du complotisme à un sophisme (Tout ce qui est contraire à la doxa est complotiste ; tout complotisme est donc une aberration.), l’anti-complotiste fait une entorse considérable aux normes épistémologiques les plus élémentaires. Et pour cause : l’insanité de sa conception vient du fait qu’elle n’est pas fondée sur une idée fondamentale, mais elle repose sur la transposition dogmatique d’une idée préconçue. Elle ne s’appuie pas sur les caractéristiques propres de l’objet à définir (Le complotisme est la croyance en l’existence possible de complots. C’est ce qui permet de mettre légitimement en doute un discours qui n’est pas prouvé.), mais sur un jugement de valeur gratuit (Il est nécessairement faux de croire en l’existence possible de complots.).
C’est pourquoi il est important de ne pas prendre à la légère ces considérations épistémologiques relatives à la définition d’un concept, si l’on se préoccupe un tant soit peu de la salubrité intellectuelle d’un débat, surtout lorsque celui-ci porte sur le principe de vérité.
Les incohérences de l’accusation de complotisme
Mais, l’accusateur instinctif de complotisme n’en a cure. N’allez donc surtout pas lui demander d’étayer son jugement ! Vous perdrez votre temps. Pour lui, la simple énonciation des mots “complotisme” ou “conspirationnisme” se suffit à elle-même. Agissant comme une formule axiomatique, de tels mots se veulent a priori porteurs d’une sémantique suffisante pour discréditer l’idée hétérodoxe. Dans l’esprit de celui qui les emploie, ces mots ont une valeur apodictique qui réside autoritairement dans leur énonciation même. Dès lors, pour lui, toute idée de développement argumentatif ou d’analyse démonstrative ne constitue nullement une nécessité discursive.
À y réfléchir de près, on s’aperçoit que ce qu’il veut c’est simplement discréditer le messager pour ne pas avoir à parler du message. Et pour cause : ce n’est pas le fond du sujet qui l’intéresse, mais celui qui y exprime une idée. N’étant pas mû par la quête du vrai, moins il parlera du sujet, mieux c’est pour sa cauteleuse stratégie, puisque le but qu’il poursuit vise essentiellement à ruiner la crédibilité de l’opinion hétérodoxe. Pour y parvenir, il dégaine instinctivement l’accusation de “complotisme” ou de “conspirationnisme” en pensant que ces mots sont dotés d’une sorte de puissance performative susceptible de lui procurer une position éristique inexpugnable. Mais, en réalité, la citadelle présumée imprenable est construite sur des fondations d’égarement et d’aberration, voire de malhonnêteté et de mauvaise foi, puisque l’accusateur assimile allègrement toute idée non conformiste à la croyance en l’existence de Martiens ou en la platitude de la Terre, entre autres. Il met, ainsi, sur un même plan épistémique des idées raisonnables souverainement construites et des mythes d’un autre âge, comme si la capacité de penser, de raisonner, de faire des rapprochements et des associations rationnelles relevait de la mythologie. Alors, c’est au choix : malhonnêteté intellectuelle ou ignorantisme ?
Abhorrant intrinsèquement l’argumentation, la démonstration et l’analyse rationnelle, l’accusateur se complait paisiblement dans sa posture d’apologiste du conformisme, c’est-à-dire de l’ignorance, in fine. C’est d’ailleurs en cela que la qualification d’ignorantisme lui sied parfaitement. Si on regarde les choses à travers une perspective jobarde, on peut le comprendre : une telle posture est tellement exonératoire de la corvée d’accomplir ces tâches cognitives qu’elle procure un confort intellectuel béat.
Seulement voilà, s’interroge-t-il sur la qualité de sa démarche mentale et sur la valeur intellectuelle de sa posture ? On peut lui suggérer de le faire à la lumière de l’un des enseignements de Spinoza. Car, d’après le philosophe, il existe trois modes d’accès à la connaissance : l’opinion (ou l’imagination) basée sur une expérience vague ou sur un ouï-dire, le raisonnement démonstratif et l’intuition. La première manière de connaître, étant construite passivement à partir de perceptions sensibles mutilées ou à partir de la parole non vérifiée d’autrui, ne peut donner lieu qu’à des idées confuses et à des connaissances inadéquates, voire même à des illusions. En accordant aveuglément foi à un discours conformiste, l’accusateur de complotisme se contente d’une connaissance éminemment passive, puisqu’elle est fondée uniquement sur la parole d’autrui. S’aperçoit-il que cette connaissance n’est en rien différente de la bigoterie religieuse et de la foi du charbonnier, dans la mesure où l’on est sommé de croire sans savoir ?
Comment alors ose-t-il jeter le discrédit sur une réflexion hétérodoxe, alors même que celle-ci est fondée sur une étude rationnelle, faite d’analyse sérieuse et d’examen argumentatif ? Sur quoi se fonde son mépris d’une idée qui invoque la science même pour douter, par exemple, de l’efficacité d’un “vaccin” qui, à l’évidence, n’empêche pas d’attraper la maladie ni de la transmettre ? A-t-il oublié que l’argument d’autorité (la source reconnue a dit que…) et celui du nombre (je ne suis pas le seul à penser que…) ont une valeur argumentative fallacieuse, puisqu’ils ne disent absolument rien sur l’idée qu’ils veulent défendre mais leur sophisme consiste à s’agripper à un nom, à un statut, à une référence sociale et à un vague sentiment de consensus ? Au demeurant, si la raison n’a pas la majorité, cela veut-il dire que la majorité a raison ? Galilée n’était-il pas seul à défendre l’héliocentrisme ? Avait-il tort alors ?
D’ailleurs, est-on d’abord bien placé pour porter un jugement, quand on refuse le débat de fond, quand on élude les questions qui dérangent et quand on s’abstient d’accomplir un effort intellectuel sérieux pour comprendre et éventuellement construire une opinion ? Cette démission mentale et cette répudiation du savoir n’ayant d’égal que la vacuité de la flatulente accusation de complotisme, le porteur d’une telle accusation ne peut finalement qu’être intellectuellement disqualifié.
C’est dire que ce nihilisme intellectuel est le substrat de l’anti-complotiste invétéré. Sous son magistère, il se trouve malheureusement écartelé entre le marteau de la qualification d’ignorance et l’enclume de l’affectation dans la catégorie des comploteurs. En est-il simplement conscient ? Car, ou bien il doit accepter le statut d’un epsilon docile confortablement installé dans son indolence intellectuelle par son conformisme béat ; ou alors il lui reste l’option d’être rangé parmi ceux qui ont un intérêt ésotérique quelconque à vouloir disqualifier toute tentative d’investigation et à obstruer toute velléité de critique. Pour dire les choses simplement, soit il est candidement aveugle, soit il est sacrément comploteur.
Au fait, n’y a-t-il eu jamais de complots dans l’histoire ? La mort de l’empereur romain Jules César n’était-elle pas le fruit d’une conspiration de sénateurs ? La victoire de l’équipe de football marseillaise en ligue des champions en 1993 n’a-t-elle pas été favorisée, à certains égards, par le complot de la corruption (il fallait éviter toute blessure, avant la finale, aux joueurs de l’OM durant le match contre l’équipe de Valenciennes) ? L’invasion de l’Irak par l’armée américaine et ses coalisés en 2003 n’a-t-elle pas été préalablement fomentée dans les arcanes du complexe militaro-industriel de l’hégémon ? Et que dire du montage de toute pièce de l’opération Himmler pour justifier l’invasion de la Pologne par l’armée nazie ? Et l’affaire du Watergate en 1972 ? Et la fabrique du procès de l’Ordre du Temple par Philippe Le Bel… ? Combien d’exemples faut-il citer pour comprendre que « La plus belle ruse du diable c’est de vous persuader qu’il n’existe pas » (Ch. Beaudelaire) ?
Conclusion
Cela étant dit, si l’accusation de complotisme consiste à insinuer qu’il est aberrant de voir des complots partout, une telle posture est tout à fait défendable, dans la mesure où il n’est pas raisonnable de succomber à la tendance monomaniaque à expliquer les choses exclusivement par l’existence d’un complot. En revanche, quand cette accusation devient l’unique réponse à toute tentative sincère de compréhension, elle n’en constitue pas moins -à son tour- une obsession malsaine, une posture spécieuse, en tout cas une attitude suspecte, puisque son but consiste alors maladivement à dirimer le débat en éludant les questions qui dérangent, en obérant la réflexion et en disqualifiant la pensée. Et, sur un plan moral, elle devient même inique quand elle fait peser la charge de la preuve sur la pensée iconoclaste et en exempte le discours officiel.
Par conséquent, si l’on ne voit dans l’opinion hétérodoxe qu’un simple assentiment accordé à un vulgaire ouï-dire, alors il faudrait, par souci de justice et de justesse, admettre qu’elle n’est pas plus méprisable qu’un narratif conventionnel : en validant la parole non vérifiée d’autrui par le même mécanisme (adhésion par suivisme), la valeur de vérité qui sous-tend les deux discours est identique. Mais, lorsque l’anti-complotisme primaire finit par admettre qu’une doctrine iconoclaste peut aussi être la résultante d’un échafaudage intellectuel de bon aloi, puisqu’il repose sur un travail de recoupement précis d’éléments factuels, sur une analyse profonde et sur un raisonnement rigoureux, dans ce cas-là, comment pourrait-il nier la précellence d’une telle démarche sur une croyance béate ?
À cet égard, ami anti-complotiste, si vous parvenez à comprendre que, par servitude volontaire, vous vous excluez vous-même du monde de Platon, alors vous ne manquerez pas de comprendre qu’en réalité vous faites un grand honneur à celui que vous traitez de complotiste.
Appareil critique — 1 note
- 1Au sens de ce qui permet à une affirmation d’être considérée comme vraie.