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Essais · Dialogue avec les concepts

L’intelligence artificielle « m’a tuER »

Averroès · · 1 893 mots · 9 min

(ou Comment la rendre détectable)

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

Rabelais

Décidément, nous vivons dans une époque absurde. Et pour cause : aujourd’hui, le faux n’est peut-être plus systématiquement regardé comme l’antithèse du vrai, puisqu’il peut devenir source de vérité. En fait, rien ne semble à présent empêcher la probité d’être à ce point suspendue à l’inexactitude. Car, si la machine ne se trompe pas, l’homme ne peut plus s’appuyer sur la justesse et l’exactitude pour prouver l’humanité de son travail. En tout cas, sur le plan de l’excellence, la rivalité rédhibitoire imposée par la technologie lui a été fatale ; tant est si bien que la perfection devient même un motif de suspicion vis-à-vis de son honnêteté intellectuelle. Faut-il alors recourir à l’erreur d’orthographe pour montrer que son texte n’est pas l’œuvre d’une intelligence artificielle générative ? Devient-il nécessaire de se réfugier derrière la maladresse volontaire pour authentifier une production intellectuelle ? Est-il besoin de multiplier les combinaisons idéelles les plus sophistiquées, déployer les touches lexicales les plus insolites et user des constructions stylistiques les plus alambiquées pour gagner en authenticité ? Si la réponse à de telles apostrophes peut paraître supporter allègrement le sceau de la négativité, elle n’en demeure pas moins lancinante à plus d’un titre.

L’impossible pari de l’authenticité

D’abord, si les incorrections linguistiques peuvent –a priori– générer un certain bénéfice sur le plan de l’honnêteté intellectuelle, elles ne sauraient empêcher un jugement dépréciatif forcément défavorable à l’endroit du rédacteur (à tout seigneur tout honneur, qui aurait de la considération pour celui qui commet facilement des erreurs ?). Ensuite (et c’est là le plus déroutant), il semble que les montages ornementaux ne soient pas vraiment hors de portée de l’IA générative. À cet égard, la recherche d’une preuve d’authenticité prend alors les accents d’une gageure insurmontable.

Dès lors, comment faire pour s’acquitter de ce nouveau tribut de la rédaction ? Comment prouver qu’on n’a pas triché par le truchement de l’IA ? Quelle caution présenter pour montrer qu’on a joué le jeu dans les règles de l’art ? Quel argument opposer à quiconque penserait que l’œuvre proposée n’est -au mieux- rien d’autre que le fruit d’un aménagement opéré sur une production de l’IA ou -au pis- une vulgaire ponte intégrale de celle-ci. Il faut dire que la tâche est des plus difficiles, pour ne pas dire qu’elle est tout simplement irréalisable.

Nous voilà dans la situation paradoxale d’un oiseau qui ne peut plus voler, puisque les plumes de ses ailes se sont appesanties sous l’effet d’une poix qu’il a lui-même fabriquée, en distillant des brindilles de résineux, lors d’un processus de nidification-couvaison. Dans une perspective utilitariste, la substance collante solidifie -à l’évidence- le nid et protège mieux les œufs tout en pouvant, grâce à son étanchéité, accélérer même le cours de l’incubation ; mais ses conséquences sur la condition biotique du volatile sont des plus néfastes. Comment peut-il embrasser encore la liberté de voler ? Quel levier pourrait lui permettre d’opérer un retour à l’équilibre écosystémique et d’assurer la conformité de son être avec l’ordre naturel ? Aveuglé par la recherche précipitée d’une satisfaction triviale et embourbé dans l’immédiateté évanescente de son être-là, il a vu l’utile mais pas le sublime, le rendement immédiat mais pas l’équilibre d’arrière-plan. À la vérité, au lieu d’être mû par le bon sens et la sapience, il a été animé par le prosaïsme de la satisfaction rapide. En croyant bien faire, il n’a -en réalité- su que raffermir les liens de son aliénation, augmenter le degré de sa décadence et –in fine– rompre l’harmonieuse symétrie entre des aspirations saines et un progrès responsable.

Un progrès régressif

Drôle de conception de la notion de progrès que nous livre cette invention de l’intelligence artificielle générative. Alors qu’une production littéraire pouvait naguère traduire une capacité d’imagination, un échafaudage idéel, une aptitude à la cohérence, du doigté en matière d’expression, une verve scripturale, bref une inventivité industrieuse réservée à une élite artistique ou intellectuelle, elle peut être maintenant le résultat trivial d’un programme informatique dont l’utilisation est à la portée de n’importe quel vulgum pecus. Le pouvoir créateur du génie de l’homme est alors vulgairement supplanté par le mécanisme des algorithmes. Fini la crise de la plage blanche ; fini l’effort de lire pour trouver des ressorts de l’inspiration ; fini la vérification dans les dictionnaires et autres manuels de langue pour une relecture corrective ; la production d’un texte impeccable et prêt à l’emploi est à portée de clic. Mais peut-on vraiment parler d’œuvre littéraire ? On y gagne à coup sûr en vitesse de production. Par contre, l’on y perd irrémédiablement en splendeur, noblesse, transcendance, talent, ingéniosité, intelligence authentique et autre originalité. Par conséquent, à l’instar de cet oiseau qui ne peut plus voler, puisque englué dans sa poix, l’humain transhumanisé ne peut plus s’affranchir des rets avilissants de sa décadente innovation.

Dans cette perspective, en y regardant par-delà le voile de la légèreté dianoétique, le temps s’érige en horizon indépassable de ce qui tient lieu de production intellectuelle et la vitesse d’exécution devient matrice du progrès. Pour dire les choses simplement, il faut produire vite pour rester dans l’air du temps. Principe moteur puisqu’il meut cette volonté de progrès (gagner du temps par une production rapide), le temps en est également la finalité, puisqu’il est dressé comme critère de reconnaissance du développement (le gain du temps est signe de modernité).

Seulement voilà : en assoyant la notion de progrès uniquement sur le principe d’une rapidité dans le rendement, celle-ci ne peut plus signifier nécessairement changement vers le mieux, recherche du meilleur pour une véritable amélioration de la condition humaine, encore moins une incarnation trilogique du Bien, du Beau et du Vrai. Et pour cause : cette conception du progrès ne saurait procurer un plaisir authentique et un bonheur profond, satisfaire à la dimension esthétique indispensable pour toute prétention à un essor civilisationnel, ni s’acquitter convenablement de l’impératif catégorique d’une exigence de rationalité.

Il s’ensuit que le progrès escompté, à travers cette course monomaniaque derrière le gain du temps, n’est rien d’autre qu’une trajectoire décadente vers la négation des valeurs qui fondent la complétude de la rationalité, créent les conditions de la vertu et subliment la condition humaine. En définitive, un progrès qui enchaîne au lieu de libérer, qui dégrade la conscience au lieu de l’ennoblir, est-il vraiment progrès ?

De l’humain dans l’écriture

En principe, quand on écrit c’est pour soi-même : on écrit d’abord pour dialoguer avec son moi, en vue de répondre à une sorte de vis a tergo mentale ; ensuite, on écrit pour satisfaire cette pulsion qui veut donner corps à une effervescence intellectuelle personnelle ; enfin, on écrit aussi pour extérioriser son intériorité, c’est-à-dire permettre à un échafaudage d’idées de sourdre de son intimité afin de s’engager dans une relation intellectuelle avec l’altérité. C’est ce qui se passe dans la phase de la diffusion, où il s’agit de dépasser son égotisme et franchir le seuil de son intériorité par le projet d’organiser une communication avec cette altérité. La première étape de cette communication consiste à livrer le contenu de son œuvre. Vient, ensuite, un éventuel moment d’échange autour de ce contenu. Et, dans l’absolu, la communication intellectuelle est intemporelle, puisqu’elle transcende les époques.

Mais au fait, comment communiquer sérieusement avec un algorithme ? N’est-il pas établi que toute communication véritable exprime une interaction entre l’intentionnalité d’un émetteur et celle d’un récepteur, tous deux nécessairement doués de conscience ? Car, peut-il y avoir intentionnalité sans conscience ? Dès lors, est-il réellement pensable de communiquer avec ce qui n’a pas d’âme, ni conscience ? Si le cogito cartésien fait dépendre le sujet de l’acte de douter, où réside alors la subjectivité de ce qui est incapable de doute ?

Eu égard à cette inhérence de l’intentionnalité à la subjectivité, c’est-à-dire à cette immanence de la conscience à l’âme humaine, il faut se rendre à l’évidence : dans l’acte d’écrire, il ne doit y avoir rien d’autre que l’humain.

C’est pourquoi il importe de rendre à César ce qui lui appartient. L’œuvre d’un objet technique, ne pouvant égaler celle d’un humain dans sa singularité, doit être reconnue comme telle. Comment y parvenir ?

Plaidoyer pour pister la trace de l’IA

À notre imparfaite conception des choses, car il faudrait laisser ça aux experts, l’identification de la signature d’un ChatGPT ou de l’un quelconque de ses semblables, devrait être envisagée au sein de leurs mécanismes mêmes. Étant donné la non-fiabilité des programmes de détection déjà existants, nous y voyons modestement cette piste : mise en place d’un serveur ou d’un espace de stockage de données où peuvent être enregistrées, dans le cadre d’une taxinomie rigoureuse, toutes les productions réalisées par la machine. Le but ? Pouvoir interroger celle-ci pour savoir si telle ou telle production n’est pas totalement semblable ou simplement inspirée d’une version présente dans la banque de données.

L’on pourrait peut-être rétorquer que l’innombrable quantité de productions pouvant être générées par l’IA rendra difficile, voire impossible, le stockage. À cela, deux réponses peuvent être conçues. D’une part, si le principe d’enregistrement devient possible, un utilisateur lucide, qui n’a pas envie de courir le risque d’être honteusement démasqué, sera vite dissuadé par la capacité de contrôle de la machine ; cette dissuasion est de nature à réduire considérablement le nombre de productions générées par l’IA. Quel intérêt pour un tricheur de persister dans sa manœuvre s’il se sait surveillé ? Dit autrement, si le stockage massif est difficile, la réduction de la quantité de productions, rendue possible à la faveur de la dissuasion, pourrait permettre un stockage raisonnable. Et là, il devient aisé de pister les téméraires. D’autre part, ces industrieux ingénieurs qui ont inventé l’intelligence artificielle seraient-ils incapables de concevoir un sycophante numérique, c’est-à-dire un mouchard fiable permettant de détecter la trace de celle-ci ?

Sinon, ce serait bien une belle victoire à la Pyrrhus que de venir à bout des tâches d’écriture, vaincre l’angoisse de la page blanche, l’emporter sur l’effort d’une relecture corrective et gagner la bataille de la production rapide et facile, tandis que l’on y perd définitivement sur le plan de la noblesse, de l’intelligence authentique et de l’originalité. Ne pas être en mesure d’opposer un garde-fou aux intentions malhonnêtes et à toute velléité de tricherie serait, en réalité, une capitulation devant un transhumanisme avilissant et un faux progrès. Et pour cause : on y consacre la minorité de l’homme et l’on se retrouve –in fine– incapable de satisfaire aux revendications enchantantes du Bien, d’accomplir les missions esthétiques du Beau et de se conformer aux exigences rationnelles du Vrai.

En guise de conclusion

Car, si l’est impossible d’établir qu’une production n’est pas l’œuvre d’une IA générative, si nous sommes condamnés à accepter un progrès dégradant puisqu’il génère déliquescence et aliénation et non essor et émancipation, si l’on préfère mépriser les valeurs humaines au lieu de sublimer l’homme dans sa singularité, si l’on est incapable de lutter contre cette indigne propension à valoriser la rapidité d’un rendement au détriment de la quête du sens, à privilégier l’utilitarisme prosaïque à la profondeur d’une conscience et à la sensibilité d’une âme, si le génie consiste aujourd’hui à inventer d’abord, sans trop se soucier des conséquences, et à éventuellement réfléchir aux considérations morales a posteriori, alors on est résolument piégé dans les rets d’une époque absurde.

Comment citer cet essai

Averroès, « L’intelligence artificielle « m’a tuER » », antipedagog, 10 janvier 2026. En ligne : https://antipedagog.com/articles/lintelligence-artificielle-ma-tuer