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À quand un minimum de clarté dans le positionnement institutionnel par rapport à la question de la grammaire scolaire ?
Averroès2 511 mots13 min7 notes
Lorsqu’un discours est entaché d’ambiguïté, il n’est pas absurde d’en attribuer l’origine à une déficience verbale, à une maîtrise insuffisante des concepts qu’il véhicule ou à une absence de mise au point rigoureuse lors des phases préparatoires. Mais lorsque l’ambiguïté atteint le stade d’une ambivalence exacerbée par la possibilité d’interprétations antithétiques, il n’est pas illégitime de considérer qu’il y a anguille sous roche, eu égard au fait que les responsables de ladite ambivalence sont, en général, des esprits brillants. Or, c’est l’impression que nous offre la communication institutionnelle en matière de politique éducative.
En éditant des discours et autres injonctions officielles où foisonnent des déclarations en faveur d’un retour à l’enseignement d’une grammaire prescriptive (grammaire dite traditionnelle pour ceux qui tentent peut-être, par cette épithète, de la disqualifier), l’Institution, depuis l’avènement de J.M. Blanquer, semble donner tous les gages d’une mise au ban des errements “pédagogistes” qui ont gangréné les programmes scolaires de 2015 où ils se sont incarnés, entre autres, par une approche linguistique de l’enseignement de la grammaire (que l’on se rappelle l’introduction de la fameuse notion de prédicat). Mais, lorsqu’on assiste à des discours, émanant d’officines estampillées institutionnellement, vantant les mérites d’une grammaire descriptive (la linguistique) et revendiquant sans ambages sa légitimité dans le cadre d’un enseignement scolaire, la boussole de l’enseignant finit par en perdre le nord.
De quoi s’agit-il ?
En d’autres termes, cette redéfinition de l’enseignement de la grammaire selon une approche normative, opérée par la Rue de Grenelle à travers les nouveaux programmes (applicables dès septembre 2018), semble introduire un changement de paradigme. Dès lors, quel sens donner au fait que l’Institution, en tout cas à l’heure actuelle, laisse (favorise ?) encore en son sein des voix allant à rebours de ses intentions et de ses injonctions ? C’est à cette question que ne répond pas, en l’occurrence, le réseau CANOPÉ[1] qui charge régulièrement, entre autres, l’une de ses hérauts, Mme Françoise Picot[2], de transmettre les préceptes de sa bien-pensance, à travers des conférences organisées dans le cadre de la formation continue des enseignants dans les ESPE[3].
D’où l’on tient ces informations ? Il aura simplement fallu assister à la conférence[4] de Mme F. PICOT, organisée par l’ESPE de Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis) le 3 octobre 2018, pour s’apercevoir du hiatus non négligeable entre les intentions ministérielles et leur traduction sur le terrain par certains formateurs. Ainsi, le programme d’une conférence similaire, mais à Nancy, prévue le 12 décembre 2018, publié par le réseau CANOPÉ[5], mentionne une formulation qui ne manque pas de susciter interrogation : Mme F. PICOT y professera que « Faire de la grammaire, c’est identifier les éléments qui composent la langue, les nommer, mais c’est aussi et surtout apprendre comment fonctionne la langue pour l’utiliser correctement dans une perspective de mieux lire et mieux écrire. ».
Nous y voilà : cet adverbe « surtout » inséré dans cette assertion, et qui n’a l’air de rien, est en réalité révélateur d’un positionnement idéologique. En dépit d’une formulation allant dans le sens d’une synthèse conciliatrice entre différentes approches, pour Mme F. PICOT et le réseau CANOPÉ, le substrat de la grammaire consiste d’abord à comprendre le fonctionnement de la langue (et non les règles qui régissent le fonctionnement de celle-ci). Or, eu égard au fait qu’il existe différents types de grammaire[6] (au moins deux grandes écoles grammaticales, nous le rappellerons dans une perspective argumentative), cette assertion trahit un parti pris suffisamment péremptoire pour pouvoir prétendre à une certaine neutralité scientifique. Et pour cause : la compréhension du fonctionnement de la langue n’est l’objet que de l’une de ces différentes grammaires et non de « La grammaire ». En tout état de cause, il suffisait d’entendre Mme F. Picot déplorer la disparition du prédicat et véhiculer, durant son discours, des concepts appartenant à la sphère linguistique (groupe/syntagme nominal/verbal, axe paradigmatique…) pour acter que le doute n’est plus permis quant à son positionnement idéologique.
Par ailleurs, par leur déclaration mentionnée supra, Mme F. PICOT et le réseau CANOPÉ affirment, comme si la chose allait de soi, que la connaissance du fonctionnement de la langue (approche linguistique) détermine le bon usage de la langue. Nous verrons, à cet égard, ce qu’en dit la réalité des choses pour nous rendre compte que cette conception de la grammaire (en tout cas celle qui met en avant la compréhension du fonctionnement de la langue) n’est pas la plus qualifiée pour remplir cette mission d’apprentissage du bon usage de la langue et encore moins celle d’assurer l’objectif double de mieux lire et mieux écrire.
De quelle grammaire parle-t-on ?
Si notre propos n’exige pas de discourir sur la question de la complexité à trouver une définition de la grammaire ou sur la multiplicité des définitions qui découlent de cette complexité (nous n’en avons ni la connaissance exacte, ni un besoin argumentatif), il n’en demeure pas moins utile de rappeler les deux grandes approches élaborées par les spécialistes. Dans cette perspective, il s’agit de distinguer entre la grammaire normative (ou prescriptive) et la grammaire descriptive issue de la linguistique.
Comme les considérations étymologiques l’indiquent, la grammaire normative (du latin : « norma » = règle, loi), consiste en l’étude des règles qui régissent une langue. C’est une discipline qui vise l’institutionnalisation normée d’une utilisation correcte de la langue, c’est-à-dire parler et écrire la langue conformément à des règles et à leurs exceptions. C’est parce qu’elle a tout d’une grammaire pédagogique qu’elle peut prétendre à une certaine légitimité pour, par exemple, considérer comme usages fautifs un mauvais accord (ou son absence) entre un verbe et son sujet, une formulation du type “pallier à/au …” ou l’utilisation du subjonctif après l’expression “après que“, etc. À cet égard, Mme F. PICOT et le réseau CANOPÉ peuvent déjà relever les limites de leur propos.
La grammaire descriptive (ou linguistique), quant à elle, propose une observation de la langue et entend en comprendre et en décrire le fonctionnement et l’évolution (rappelons que c’est la prépondérance de ce critère qui sous-tend l’approche choisie par Mme PICOT et le réseau CANOPÉ pour définir la grammaire). Parmi ses préoccupations, entre autres, il s’agit d’étudier l’agencement des mots en groupes ou syntagmes et leurs combinaisons en séquences ou phrases… C’est elle qui nous parle d’axe paradigmatique (axe des substitutions et des commutations) et d’axe syntagmatique (axe des agencements, des enchaînements et des combinaisons). Or, c’est cette grammaire qui a été à l’origine de l’introduction du prédicat (concept issu de la linguistique puisant son origine dans la logique formelle d’Aristote) dans les programmes de 2015.
De l’existence d’une controverse idéologique au sein de l’Institution
Face à cette réalité scientifique, l’existence des deux approches étant acceptée, les considérations théoriques ne semblent guère constituer une pomme de discorde entre chercheurs. C’est plutôt l’orientation de l’enseignement de la grammaire, en fonction de l’une ou l’autre des deux écoles qui semblent faire l’objet d’une controverse. Or, dans ce cadre, ce ne sont pas les considérations théoriques et universitaires qui ont l’air de présider réellement à l’action des représentants respectifs des deux courants, mais leur positionnement semble surtout être mû par de simples motivations idéologiques. Les uns veulent un enseignement basé sur le primat du savoir et la connaissance, les autres, reléguant la connaissance au second plan, ne jurent que par le dogme de l’élève au centre du système éducatif.
À cet égard, la démission avec fracas de Sylvie Plane[7] du Conseil supérieur des programmes (qui était -nous dit-on- derrière l’introduction de la notion de prédicat dans les programmes de 2015) a été, entre autres, un événement assez emblématique de l’âpreté de la joute idéologique à laquelle se livraient les zélateurs des deux camps. Plus qu’un simple entrisme, cette joute semble trahir une avide curée pour une main mise sur l’enseignement de la grammaire en France.
Les déclarations de Mme Souâd AYADA, ancienne doyenne de l’Inspection générale de philosophie et actuellement présidente du Conseil Supérieur des Programmes, en faveur du retour à une grammaire normative, où elle fustige acerbement, chemin faisant, ce qu’elle considère comme des errements “pédagogistes”, révèle encore davantage l’acuité de la controverse idéologique. Pour elle, « Cette notion [le prédicat] se retrouve dans la linguistique contemporaine, où elle possède plusieurs sens. Ce n’est pas le prédicat qui pose problème, la question est de savoir si une notion aussi complexe et technique a sa place dans une grammaire scolaire. Ni les élèves ni leurs professeurs n’ont à entrer dans ces subtilités linguistiques ; les élèves apprennent la grammaire pour bien écrire, bien parler et bien utiliser la langue. Ce ne sont pas des « observateurs » de la langue, contrairement à ce que laissent croire les programmes actuels. Ce sont des « usagers » de la langue, non des linguistes ! Tout comme les professeurs des écoles ne sont pas des théoriciens de la langue… Nous sommes revenus à une grammaire de phrase « classique » – au sens de ce qui doit s’enseigner dans les classes. »
Dans ce contexte, faut-il rappeler qu’en qualifiant naguère l’apprentissage de la grammaire d’observation réfléchie de la langue, les programmes de l’école primaire de 2002 plaçaient déjà cet enseignement sous l’égide des pro-linguistes ? C’est dire que la controverse n’est pas récente et que la position hégémonique des linguistes, quant à l’enseignement de la grammaire en France, est tout aussi ancienne.
Au fait, l’approche linguistique de l’enseignement de la grammaire n’est qu’un avatar du “pédagogisme”, puisqu’un élève “observateur de la langue” est -aux yeux des laudateurs de ce paradigme- un élève constructeur de ses apprentissages, ce qui ne peut que seoir à cette matrice idéologique des socio-constructivistes.
Que veut-on pour l’école ?
La grammaire française est donc une affaire de point de vue qu’incarne cette existence de doctrines grammaticales cohabitant entre elles dans le cadre de rapports parfois neutres et paisibles (vous avez votre conception, nous avons la nôtre, vive la liberté intellectuelle et tutti quanti), mais qui deviennent très vite tendus lorsqu’il est question de définir une grammaire pour l’école. À vrai dire, qu’il existe des approches grammaticales différentes, vogue la galère ! D’ailleurs, de notre point de vue, il ne s’agit pas de disqualifier l’une quelconque de ces approches, ni de les opposer entre elles ou de les hiérarchiser. Elles sont toutes aussi intéressantes les unes que les autres. Ce qui pose question c’est de voir la grammaire française prise en otage par des cénacles d’universitaires cherchant chacun à assurer un positionnement décisif au sein de l’Institution, c’est de voir, en l’occurrence, Mme F. PICOT et le réseau CANOPÉ affirmer que c’est la grammaire descriptive qui est à même de favoriser un bon usage de la langue et un meilleur apprentissage de la lecture et de l’écriture.
Pour examiner du reste la validité -ou non- de cette thèse, considérons à cet égard la situation suivante, où il s’agit de deux phrases qui malgré leur ressemblance expriment respectivement deux sens différents : « la couverture du livre que j’ai déchiré était sale. » et « la couverture du livre que j’ai déchirée était sale. » Dans le premier cas, c’est le livre qui a été déchiré, alors que dans la deuxième phrase, c’est seulement la couverture qui a été déchirée. Si la conférence de Mme PICOT est intitulée « la grammaire pour mieux lire et mieux écrire » et si elle considère que c’est la grammaire descriptive, comme le laisse entendre son positionnement, qui est à même de remplir cette mission de mieux lire et mieux écrire, ne voit-elle pas que c’est plutôt la connaissance de la règle régissant l’accord du participe passé avec un COD antéposé (règle issue de la grammaire normative) qui est ici la condition incontournable pour saisir cette différence de sens entre les deux phrases ? Et si elle déplore la disqualification du prédicat par les nouveaux programmes, faut-il lui rappeler que le prédicat principal de ces deux phrases (était sale) n’apporte rien à la perception de la différence de sens entre les deux énoncés ?
Historiquement, depuis l’institution de l’école obligatoire au XIXème siècle, l’enseignement en France a constamment été guidé par le souci de donner à tous les Français, quelles que soient leurs origines géographiques et sociales, la pratique d’une même langue nationale. Il en a résulté une volonté de bannir les régionalismes et tout ce qui ne correspond pas à une « norme » acceptée par tous. Si la quête d’une langue normée et unifiée est d’inspiration jacobine, cette attitude a eu au moins le mérite d’être en phase avec le projet de société défini par et pour la nation. Et dans ce sillage, la grammaire scolaire se doit d’être normative, car c’est elle qui est la plus qualifiée pour favoriser un bon usage de la langue et la mieux armée pour fournir à l’élève les outils conceptuels facilitant l’accès au mieux lire et mieux écrire.
Se targuant de l’évolution de l’état de la recherche dans son domaine, la linguistique entend imposer de nouveaux paradigmes dans l’enseignement de la langue. C’est de bonne guerre in fine. Mais pourquoi les décideurs des politiques éducatives se sentiraient-ils obligés de céder à leurs revendications ? Pourquoi ne pas accepter de cantonner la controverse scientifique dans des débats purement universitaires et laisser l’école vaquer à sa mission d’enseignement de la norme ? Finalement, ne devient-il pas si évident d’admettre que, conformément à tout bon sens, la grammaire nécessaire pour parler et écrire la langue de manière ad hoc est la grammaire pédagogique, c’est-à-dire la grammaire normative ?
Par conséquent, il devient difficile de comprendre la dissonance et la dissymétrie entre le positionnement de Mme F. Picot et le réseau CANOPÉ d’une part et les orientations institutionnelles d’autre part. L’entrisme “pédagogiste” est-il à ce point si puissant qu’il a favorisé une rébellion des corps intermédiaires ? Ou alors, le positionnement institutionnel préfère tout simplement jouer la musique de l’ambiguïté autorisant délibérément des interprétations multiples, voire ambivalentes, pour masquer, par le truchement de l’artifice des fausses dissensions, une insidieuse alliance entre acteurs qui sont, au fond, unanimes pour un projet monolithique inavouable pour l’École ? Que se passe-t-il finalement au sein de l’aréopage de nos décideurs ?
C’est l’absence de réponse à toutes interrogations qui plonge l’enseignant (cet être qui est en principe en quête d’un horizon clair et cohérent), toujours un peu plus dans état de perplexité délétère. Alors à quand un retour décisif au simple bon sens et à quand un minimum de clarté dans les positionnements institutionnels ?
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Appareil critique — 7 notes
- 1Organisme public, placé sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale, chargé d’«éditer des ressources pédagogiques transmédias (imprimé, web, mobile, TV), répondant aux besoins de la communauté éducative.»
- 2Inspectrice de l’Éducation nationale honoraire et auteure de nombreux ouvrages de Français en élémentaire pour le Réseau Canopé.
- 3Écoles supérieures du professorat et de l’éducation.
- 4Conférence intitulée « Faire de la grammaire pour mieux lire et écrire, cycle 2 ». Curieusement, la page qui annonçait cette conférence a disparu d’Internet (https://www.reseau-canope.fr/service/faire-de-la-grammaire-pour-mieux-ecrire-et-mieux-lire-au-cycle-2.html).
- 5
- 6On peut citer : la grammaire classique morpho-syntaxique, la grammaire générativetransformationnelle, la grammaire notionnelle-fonctionelle, la grammaire énonciative et la grammaire textuelle.
- 7Professeur émérite de sciences du langage à la Sorbonne et ancienne membre du CSP.
Notions travaillées
Comment citer cet essai
Averroès, « À quand un minimum de clarté dans le positionnement institutionnel par rapport à la question de la grammaire scolaire ? », antipedagog, 10 octobre 2018. En ligne : https://antipedagog.com/articles/a-quand-un-minimum-de-clarte-dans-le-positionnement-institutionnel-par-rapport-a-la-question-de-la-grammaire-scolaire
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