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Essais

La lectophobie (ou L’art de détester la lecture)

Averroès · · 1 893 mots · 9 min · 2 notes

Quand on médite ce proverbe latin (verba volant, scripta manent = les paroles s’envolent et les écrits restent), on s’aperçoit qu’il recèle en son arrière-plan une autre signification, outre celle consistant à valoriser la pérennité d’un écrit, sa pesanteur testimoniale, la tangibilité de sa valeur et l’inviolabilité de sa portée sémantique. C’est que l’écrit est le lieu privilégié pour exprimer une pensée structurée et précise ; c’est un domaine où l’esprit est censé solliciter suffisamment sa capacité réflexive avant la transcription ; c’est la sphère de la trans-temporalité de l’énonciation et de l’intemporalité de la communication. Dès lors, détester lire revient à mépriser toutes ces vertus de l’écrit, c’est-à-dire à mésestimer la rigueur de la pensée, l’ordre dans les idées et la discipline intellectuelle…

D’ailleurs, à observer en profondeur les raisons invoquées généralement par celui qui n’aime pas lire, pour justifier son attitude, une hypothèse se découvre : et si le rejet de la lecture était dû à une profonde légèreté de l’existence. Qu’est-ce à dire ? Pour en avoir une idée, suivons le développement ci-après.

Les facteurs du rejet de la lecture

Au préalable, une mise en garde, au sujet du rapport entre la lecture et la culture ou l’intelligence, ne semble pas superfétatoire. Ça n’est pas parce qu’on est un dévoreur de livres qu’on devient possesseur d’une culture encyclopédique ou que ses dispositions cognitives finissent par s’aiguiser indubitablement. De même, l’indigence culturelle et la myopie intellectuelle ne sont pas nécessairement la résultante d’une répugnance à la lecture. C’est d’abord dans l’idiosyncrasie des êtres qu’il faut chercher ce qui caractérise les tendances de leur esprit. La lecture peut simplement agir comme catalyseur d’une dynamique positive qui peut accroitre les capacités d’un terrain déjà fertile intellectuellement. Parallèlement, son absence est un facteur de stagnation, laquelle stagnation équivaut –in fine– à un retard par rapport aux lecteurs assidus qui, eux, peuvent avancer. Et ce retard est d’un degré d’autant plus élevé que celui qui abhorre la lecture se complait dans son philistinisme. C’est dire que certains sont capables de retenir le peu qu’ils lisent ou qu’ils récoltent par d’autres canaux, alors que d’autres sont une véritable passoire mémorative, quel que soit leur mode de recherche de la connaissance. Encore faut-il s’apercevoir de cette corrélation entre la lecture et un épanouissement durable de l’esprit.

Car, quand il prend soudain conscience de la dissonance entre la prétention au statut d’individu éclairé et une insuffisance culturelle ou intellectuelle, celui qui a décidé de répudier l’acte de lire se rabat, en général, dans une perspective de justification, sur l’invocation de la liberté individuelle et de la diversité des styles cognitifs (on acquiert la connaissance par la vue, l’ouïe ou l’expérience kinesthésique). Quant au paradoxe, inhérent à cette disharmonie, qui obère sa conscience, il a tendance à pratiquer la stratégie de l’insouciance assumée : un problème n’existe que si on le regarde en face.

Évidemment, il n’est pas question ici de ceux qui n’aiment pas lire et acceptent leur condition d’ilote. Ceux-là sont tout à fait cohérents avec eux-mêmes, puisqu’ils refusent le principe même de concourir sur le terrain de l’épanouissement de l’esprit. Il ne s’agit pas non plus de ces saltimbanques qui justifient leur rejet de la lecture par la présence d’une expression hermétique, où ils incriminent un vocabulaire inaccessible et des tournures rédactionnelles inhabituelles. Au fond d’eux-mêmes, ces derniers sont conscients de leur manque de crédibilité. D’ailleurs, quand ils se regardent dans une glace, celle-ci ne manque pas de leur renvoyer l’image d’un être indéniablement habité par la mauvaise foi. Et pour cause : il suffit de les interroger sur le dernier texte soi-disant accessible qu’ils ont lu pour se rendre compte de leur déloyauté : la probabilité de les entendre dire qu’ils n’ont lu aucun texte (même facile) est particulièrement élevée. De toute façon, quand on aime lire, on n’hésite pas à ouvrir le dictionnaire ou à s’enquérir des techniques rédactionnelles et autres figures de style. Sans cela, tout ce qu’on peut invoquer n’est que prétexte fallacieux. À la vérité, il s’agit plutôt de ces ultracrépidariens[1] qui n’hésitent pas, malgré leurs insuffisances intellectuelles, à débiter des assertions péremptoires. Au lieu d’admettre que l’accès à une connaissance bien construite est quand même suspendu à un effort de lecture soutenu et assidu, ils excipent de la culture audio-visuelle pour prétendre à la possession d’un bagage de bon aloi.

Or, il faut être d’une légèreté congénitale pour oser comparer la culture livresque à une culture youtubesque. Diantre, qu’y a-t-il de vraiment comparable entre une architecture intellectuelle savamment structurée et rigoureusement pensée, ayant accompli l’effort non négligeable de s’exprimer dans un livre, et un discours oral généralement développé à des fins de vulgarisation ? En outre, du point de vue du récepteur, il semble que ce qui est appréhendé visuellement s’apprête mieux à une mémorisation durable.

Mais l’ultracrépidarien n’en a cure : partisan du moindre effort, seules comptent pour lui les hâbleries dans les discussions de salon et les logomachies du café du commerce. Quoi qu’il en dise, sa légèreté atavique prend toujours le pas sur sa conscience de ses insuffisances. Ainsi, elle le conforte dans son indolence et le plonge dans les approximations de la sous-culture et dans la facilité des poncifs.

En tout état de cause, entre l’ignorantisme volontaire (je ne lis pas parce que ça ne m’intéresse pas) et la mauvaise foi de l’explication du refus de lire par la difficulté d’accès à un texte (je ne lis pas quand c’est difficile), c’est finalement la toutologie[2] qui peut poser un problème de conscience à celui qui en est affecté. Mais, face à l’incohérence entre ce qu’il est et ce qu’il prétend être, qui agite devant lui le spectre d’un jugement moral, il préfère la tactique de l’adiaphorie, cette indifférence existentielle, qui semble constituer pour lui un mécanisme de protection psychologique. Car, le moindre effort de lecture lui donne la mesure de la grande distance qu’il doit parcourir pour se mettre au diapason de ses bouffissures. Dès lors, le rejet de la lecture devient pour lui une posture salutaire.

Les conséquences de la lectophobie

Seulement voilà, en refusant d’engager un franc dialogue avec sa conscience, il éteint la lumière de la réflexivité pour sombrer dans les ténèbres du présentisme où une immédiateté évanescente s’emploie à l’emprisonner dans la densité d’un instant à la fois vivace et fugace. Ce faisant, elle le prive de toute tension avec l’écume du passé et l’empêche de se projeter dans l’horizon du futur. Léger comme l’éther, le voilà un être intemporel.

Or, cette fuite en avant semble traduire une profonde crainte vis-à-vis d’un jugement réflexif négatif, en général motivé par l’impératif de fierté personnelle, qui enjoint de se mettre à la hauteur de ses ambitions (c’est tout de même honteux de ne pas aimer lire, quand on se targue d’être un esprit éclairé). N’ayant aucune réponse satisfaisante pour dirimer le paradoxe entre ses prétentions à un raffinement intellectuel et la réalité de son inculture, le dépréciateur de la lecture s’empresse d’enfouir l’interpellation morale dans les tréfonds du refoulement. Conséquence ? Une perturbation psychique à effluves névrotiques.

Et là, ce sont les affèteries de circonstance qui prennent le pas sur la recherche d’une authentique culture livresque. Au lieu de reconnaître et faire vivre l’intérêt de lire, l’on préfère véhiculer un certain nombre d’éléments de langage bien entretenu par la répétition et à recycler à l’envi des lieux communs. Et comme dans toute névrose, cette attitude ne va pas sans affecter le bien-être profond de l’intéressé : malgré la fuite en avant, en apparence protectrice, il n’en demeure pas moins très difficile d’annihiler le sentiment de morbidité émanant de ce hiatus entre l’image affichée et la réalité des choses.

Tant et si bien qu’un tel sentiment a pour corolaire un goût d’inachevé, auquel préside une profonde intuition d’ignorance, qui ne manque pas de surgir à chaque confrontation avec une adversité exigeante. Or, c’est cette adversité qui est de nature à montrer que le savoir et la connaissance ne sont pas des notions interchangeables. Et pour cause : posséder simplement des connaissances se résume à posséder des informations disparates, sans liant épistémologique ; c’est-à-dire une certaine quantité de renseignements qui ne sont pas sous-tendus par un réseau de concepts cohérents entre eux et structurant les idées dans un cadre intellectif agencé. Tandis que le savoir c’est justement la connaissance rationnellement organisée. Posséder des connaissances (informations) peut suffire pour répondre à un quiz ou pour concourir dans des manifestations du type « Questions pour un champion » ; mais c’est loin de satisfaire à l’exigence de développer une pensée. Au reste, c’est ce qui explique, de nos jours, le succès populaire des rhéteurs verbeux et l’hégémonie de cette culture orale d’apparat, où l’essentiel de la pensée se résume à la capacité de production d’un flux verbal ininterrompu, à la faconde et autres déclamations, et où la qualité de la réflexion se mesure à l’aune de la quantité de punchlines débitées.

Soudain submergé par une crispation obsidionale, le détesteur de la lecture vit des moments désagréables, puisque l’incapacité de supporter la confrontation avec l’exigence de pensée devient pour lui une épreuve insoutenable. À la vérité, c’est là que réside le plus grand malheur d’un fat ; et c’est pour cette raison qu’il préfère la légèreté d’une discussion de salon à l’expression d’une pensée. Acculé, il s’empresse de pratiquer la stratégie de l’autruche, en guise de paratonnerre psychique. Et, une fois passé l’orage, le négateur de l’intérêt de lire retrouve une certaine vigueur mentale. C’est ainsi que sous l’effet d’un sursaut de fierté épisodique, il s’évertue à défendre les bienfaits de la culture audio-visuelle.

Le mot de la fin

Certes, avec l’évolution des techniques d’enregistrement et les progrès réalisés en matière de diffusion de l’image et du son, la production orale commence à concurrencer l’écrit quant aux possibilités de conservation et d’exploitation à des fins de témoignage. Ce n’est pas rien et on peut s’en réjouir. Mais, s’appuyer sur des conquêtes simplement techniques ne permettra jamais à la parole verbale de se prévaloir d’une grande efficacité en matière de structuration de la pensée et d’organisation du discours. C’est pourquoi cette dernière vertu demeure toujours un puissant marqueur de la supériorité intellectuelle de l’écrit vis-à-vis de l’oral et semble être le révélateur ultime de ce que cache la répugnance à l’effort de lire.

Lire c’est penser avec les autres. Et c’est ce qui permet de développer –in fine– sa propre pensée. Déprécier la lecture revient donc à s’exclure d’un échange d’idées avec une altérité éternelle et à refuser une communication intellective qui transcende le temps et annihile l’espace.

Ainsi, devant le vide généré par ce refus, le contempteur du livre, alors saisi par la peur d’être jugé par une adversité exigeante mais aussi par sa propre conscience, se met paradoxalement à avoir peur de l’effort de lire lui-même. La raison ? Cet effort lui rappelle toute l’étendue de la distance qu’il faut parcourir pour rattraper un retard conséquent et l’importune dans la légèreté existentielle où il a pris l’habitude de se complaire.

Au vrai, cette spirale de la peur, à la fois amorcée et parachevée par la phobie de lire, n’a rien d’étrange ; c’est juste le nid de la “lectophobie“.


Appareil critique — 2 notes

  1. 1
    Personnes qui prétendent avoir un avis sur tout, alors qu’elles n’ont aucune qualification pour le faire.
  2. 2
    Synonyme d’ultracrépidarianisme, c’est l’attitude de l’ignare qui prétend avoir un avis sur tout.

Comment citer cet essai

Averroès, « La lectophobie (ou L’art de détester la lecture) », antipedagog, 7 juin 2025. En ligne : https://antipedagog.com/articles/la-lectophobie