Aller au contenu
antipedagog

n. m.de anti + démagogie + pédagogierefus de la démagogie en pédagogie

Partager

Par courriel

Essais

Les séquestrés des idées reçues

Décidément, l’apologue de la caverne de Platon est éternel. Et pour cause : les vingt-trois siècles de son existence n’ont pas eu raison de son caractère allégorique.

Averroès1 348 mots7 min2 notes

Décidément, l’apologue de la caverne de Platon est éternel. Et pour cause : les vingt-trois siècles de son existence n’ont pas eu raison de son caractère allégorique. Pour vérifier cette insigne intemporalité, il suffit d’observer le comportement de certains magisters dans le cadre de leurs relations avec leur supérieur hiérarchique.

À cet égard, l’on se demande comment il est encore possible, de nos jours, de continuer à vivre dans l’ilotisme des idées reçues, alors que, à l’ère d’Internet, l’information n’a jamais été aussi disponible. C’est donc pour livrer un témoignage, relatif à l’auto-emprisonnement des esprits, que la présente réflexion a vu le jour. Et voici ce qu’elle cherche à monter.

Le mépris de la norme juridique

Parmi les réformes introduites à l’Éducation nationale ces dernières années, le changement du statut du directeur des écoles primaires a eu tous les signes d’une sorte de révolution copernicienne. En effet, depuis l’instauration du certificat d’études (1882), le directeur n’avait nullement la possibilité de prendre une décision, sans y être autorisé par l’inspecteur de l’Éducation nationale (le fameux IEN), en tant que supérieur hiérarchique. Mais, à la faveur d’une série de textes juridiques promulgués depuis 2021, le directeur a vu dans ses attributions professionnelles l’introduction d’un pan d’autonomie inédit et non négligeable.

Dans ce cadre, entre autres, le Décret n° 2023-782 du 16 août 2023 l’autorise à suspendre l’accès à l’école d’un élève violent ou harceleur, sans en référer à l’IEN. Il lui suffit simplement de respecter un certain nombre d’obligations procédurales (avertissements et actions classiques pour répondre au comportement de l’élève fautif, réunion de l’équipe éducative, information des parents, etc.).

Mais alors, qu’est-ce qu’il ne faut pas se torturer l’esprit pour essayer de comprendre la récalcitrance de la majorité écrasante des directeurs à se saisir de cet outil juridique pour profiter de ses avantages éminemment pratiques ? Si l’on en croit Marianne du 12 avril 2024, on note « à peine une dizaine de remontées de cas où il a été utilisé », sur plus de 60 000 écoles publiques.Tout se passe alors comme si aucun changement n’avait jamais eu lieu dans leurs attributions. Et l’on préfère continuer à brasser du vent avec myriade de paroles oiseuses, gaspiller de l’énergie en réunionite et perdre du temps dans des actions totalement inefficaces pour faire face aux outrages de certains élèves, sans jamais parvenir à un résultat satisfaisant. C’est à n’y rien comprendre.

En tout cas, c’est ce qui se passe dans un environnement scolaire que votre serviteur connaît si bien. On a beau expliquer ad libitum au chefaillon que le cadre légal l’autorise -désormais- à prendre une mesure conservatoire à l’encontre de l’élève incriminé, sans même être soumis à l’obligation d’en référer à l’IEN, le chefaillon n’en a cure : si l’initiative n’est justement pas prise par ledit IEN, c’est le statu quo garanti, cristallisé par des représentations figées et des poncifs éculés.

Sans doute sont-ce là les scories de l’ancien temps, où la décision du supérieur hiérarchique était incontournable, qui expliquent la permanence de ce fonctionnement féodal (sans la permission du suzerain, point d’initiative pour le vassal). Dur, dur alors le poids des us et coutumes à une époque où l’écrit est institutionnellement érigé en référence ne varietur

L’insoutenable pesanteur des impensés

Seulement voilà, quand une corporation professionnelle s’accommode de l’usage traditionnel, au mépris d’un ordre juridique codifié, on se demande quel rapport entretient-elle avec la modernité et quelle conception fait-elle de la rationalité ? Et, si l’on se réfère à P. Bourdieu, on serait tenté de voir dans cette déconsidération du code légal en vigueur tous les effluves d’un puissant habitus, dans la mesure où le comportement de ces instits-directeurs traduit « un système de dispositions durables et transposables, structures structurées destinées à fonctionner comme structures structurantes c’est-à-dire en tant que principe générateur et organisateur de pratiques et de représentations. »[1]

Il faut dire que le microcosme en question est loin de se poser les questions existentielles que la rationalité exige (Qu’est-ce qui empêche mon école d’avoir un fonctionnement normal ? Comment définir factuellement et avec précision l’obstacle ou la difficulté en question ? Quelle est la réponse institutionnelle pour gérer la situation ? …). En technicien de l’apprentissage, qui agit spontanément par mimétisme et automatisme, et non en véritable enseignant capable de penser son métier, l’agent affecté par la puissance de l’habitus préfère déléguer la faculté de penser à autrui, en se réfugiant dans le confort des représentations figées, puisqu’elles sont partagées par le groupe (d’où le fameux « Je ne suis pas le seul à penser que … », comme si la vérité juridique était une affaire de consensus). Il en est pour ainsi dire un sujet sans subjectivité, dans la mesure où il est conscient de l’existence d’un moi en lui, mais dépourvu de la souveraineté d’avoir un avis.

Dès lors, rien d’étonnant à ce que des aberrations deviennent des pratiques canoniques et que des absurdités s’érigent en code de conduite. Car, comment qualifier, par exemple, cette ineptie consistant à vouloir récompenser l’élève qui daigne respecter les règles de l’école, comme si un cadre légal n’avait vocation à être respecté qu’à la condition d’offrir une gratification ? Diantre ! Y a-t-il une société au monde qui récompense les automobilistes qui s’arrêtent au feu rouge ?

Mais, le plus insigne reste cette idiotie dont d’aucuns aiment se gargariser, comme si elle exprimait la cime de la sagesse : « Il ne sert à rien d’exclure un élève déviant. Ça va juste déplacer le problème ailleurs. » Mus par un humanisme borgne et animés par une demi-intelligence, ces philistins ne poussent jamais la réflexion pour essayer de savoir à quoi peut servir -sinon- de ne pas exclure ce genre d’élève. Résultat ? Par l’obscurantisme de leur impéritie, ils ne voient pas que le maintien de ce dernier dans une classe c’est une invitation claire à l’installer assurément dans un sentiment d’impunité, avec son corollaire celui de la toute-puissance. Et alors, allez dans ce cas-là gérer un élève de cet acabit. En outre, est-ce cela le message éducatif idoine à transmettre à un enfant ? Ils ne voient pas, non plus, que sa présence (signifiant inéluctablement perturbation du climat de la classe) est une assurance-vie garantissant l’empêchement d’apprendre pour tout le monde. Est-ce cela le but d’un service public d’éducation ? Les autres élèves n’ont-ils pas le droit d’apprendre dans des conditions apaisées ? Par ailleurs, force est de constater que ces experts de la vingt-cinquième heure méprisent allègrement (ou ignorent tout simplement) cette circulaire de 2014, laquelle prévoit déjà l’exclusion d’un élève perturbateur, à l’initiative du directeur académique des services de l’Éducation nationale. Et l’on se demande aussi s’ils savent que le ministre de l’Éducation nationale, J.-M. Blanquer avait, en 2018, déclaré, en réponse à une question du député de la Meurthe-et-Moselle, M. Thibault Bazin, lors de la 15ème législature, que cette exclusion « permet également d’aider les enseignants confrontés aux situations les plus délicates et de protéger l’ensemble des autres élèves. »[2] Cette bouffée d’oxygène apportée aux autres élèves, qu’on oublie souvent -au demeurant- sans vergogne, ainsi qu’à leur enseignant ne sert à rien alors ?

Comment nos chers amis béotiens font-ils pour ne pas percevoir ces inévitables implications de leur jugement ? À défaut d’une étude psycho-sociologique pour percer le mystère de cet aveuglement, voici une thèse.

En conclusion

À la vérité, ce qui empêche ces instits-gestionnaires d’être clairvoyants c’est tout simplement le poids des impensés et la pesanteur des idées reçues ; bref, c’est la puissance de leur habitus dans toute sa majesté. Opérant comme un catalyseur d’intégration à l’histoire commune de leur microsome, procurant -de surcroit- le confort d’un jugement partagé (« Je ne suis pas le seul à penser que … »), l’idée reçue est alors idolâtrée comme un totem.

C’est ainsi que l’emprisonnement devient volontaire, tant les enfermés de cette caverne des temps modernes refusent de sortir des ténèbres de l’ignorance pour accéder à la lumière de la raison. Mais, peut-on guérir un malade malgré lui ?


Appareil critique — 2 notes

  1. 1
    P. Bourdieu, Le sens pratique, éd. de Minuit, 1980, pp.88-89.
  2. 2
    Journal Officiel du 04/12/2018, p. 11066.

Auteurs discutés

Comment citer cet essai

Averroès, « Les séquestrés des idées reçues », antipedagog, 25 janvier 2025. En ligne : https://antipedagog.com/articles/les-sequestres-des-idees-recues

Réagir

Les commentaires sont lus avant d’être publiés. Ni pseudonyme obligatoire, ni compte à créer.